Des Cités idéales aux villes intelligentes

mardi 12 avril 2022

Renaissance, Eldorado, Utopia... Lille aime décidément le XVI° siècle, ce siècle même où germèrent les premières conceptions utopiques – que ce soit l’Utopie de Thomas More ou la Cité du soleil de l’Italien Tommaso Campanella. A-t-on affaire à une récupération fallacieuse des idéaux utopiques ? Ou y a-t-il à l’arrière-plan un projet cohérent ? Qu’est-ce qui, chez ces premiers utopistes, inspire tant Martine Aubry et Lille 3000 ? On ne le saura pas vraiment tant la programmation d’« Utopia » confond l’utopie avec les mondes imaginaires des elfes, des légendes, des « pays des merveilles ».

JPEG - 23.5 koOn doit le terme « Utopia » - littéralement « en aucun lieu » – au philosophe et homme d’État anglais Thomas More (1477-1535). More publia son Utopie à Louvain, aux Pays-Bas (aujourd’hui en Belgique), en 1516, en compagnie de son ami humaniste Érasme. Thomas More s’indigne des premières mesures de remembrement de la campagne anglaise imposées par les Actes dits des « Enclosures ». L’Angleterre détient alors le privilège de fournir en laine une industrie textile flamande en pleine expansion. L’élevage de moutons anglais doit s’intensifier pour répondre à la demande : des seigneurs et des marchands s’emparent des terres communales, qu’ils rationalisent et agrandissent. Ils accumulent de grandes richesses tandis que les terres de culture se transforment en pacage pour les moutons. Avec les enclosures, des milliers de paysans désœuvrés encombrent les routes, les villes, les faubourgs, les hôpitaux. Face à cette masse sans feu ni lieu, des ordonnances royales stipulent que les mendiants soient fouettés, mutilés, et en cas de récidive, tués. « Les moutons mangent les hommes », se désole More. Karl Marx présentera plus tard ces enclosures, synonymes d’expropriation, comme l’« accumulation primitive du capital », le crime originel du capitalisme, son acte de naissance.
Plusieurs mouvements de paysans armés contestent ces Actes et résistent aux nouveaux grands propriétaires terriens. En 1649, les plus farouches d’entre eux, les « Diggers », s’empareront des terres et mettront en commun des cultures. Ils seront les premiers squatteurs, les premiers libertaires paysans. Mais en 1516, face au luxe ostentatoire des possédants, à l’arbitraire royal qui s’abat sur les pauvres, au chaos provoqué par le capitalisme agraire, la proposition de Thomas More est une organisation rationnelle et égalitaire de la société. Projet imaginaire, projection idéale, qu’il nomme ainsi : Utopie.

Sur l’île d’Utopie, la propriété privée a disparu. Aux inégalités de pouvoir et de richesse a succédé l’organisation d’une société communautaire inspirée des monastères. L’île d’Utopie comporte 54 villes « bâties sur le même plan et possédant les mêmes établissements, les mêmes édifices publics. » Elles suivent un plan d’urbanisme précis qui les rend « exactement semblables ». Si les villes sont tout à fait ordonnées, les hommes aussi : « Quand une famille s’accroît outre mesure, le trop-plein est versé dans les familles moins nombreuses. Quand il y a dans une ville plus de monde qu’elle ne peut et qu’elle ne doit en contenir, l’excédent comble les vides des cités moins peuplées. » Une cité utopienne comporte exactement 6 000 familles, elles-mêmes composées de dix à seize personnes dans l’âge de la puberté.
Les oisifs, les parasitaires, qu’ils soient membres de la noblesse et du clergé ou mendiants, sont mis au travail. Ils respectent des horaires stricts et pour tous identiques. Comme la cloche du monastère, la trompette utopienne rythme le travail et indique l’heure des repas. Les hommes s’installent d’un côté de la table et les femmes de l’autre – les vieillards quant à eux se placent aux côtés du chef. En Utopie, les signes extérieurs de richesse sont proscrits, les vêtements sont identiques et d’une sobriété monacale. L’abondance des produits est savamment répartie par le Sénat dont la tâche est la planification du travail et de la production d’un côté, et de la consommation de l’autre. Thomas More est peut-être le premier à employer le terme de « statistique économique » pour désigner cette science humaine et sociale dévolue aux membres du Sénat. La vie quotidienne est centralisée, minutée, ordonnée, calibrée. Cet ordonnancement parfait n’est possible que parce qu’il n’existe en Utopie « ni repaires cachés, ni assemblées secrètes. Chacun [est] sans cesse exposé aux regards de tous. » Telle est la condition d’une planification réussie : le planificateur doit connaître les besoins matériels d’une part, et les capacités de production d’autre part. Faute de quoi ses calculs sont faussés, et l’Utopie s’effondre.

Tommaso Campanella : après les hommes-moutons, les hommes-chevaux

Cette police des populations trouve au XVI° siècle une autre expression chez le philosophe Tommaso Campanella (1568-1639). Campanella est un frère dominicain né en Calabre. C’est un érudit, spécialiste d’astronomie et d’astrologie, avocat des nouvelles théories scientifiques de son époque comme l’héliocentrisme – la Terre tournant autour du soleil. Campanella prend la défense de Galilée face à l’Église, et défend l’observation scientifique contre les pensées dogmatiques de la scolastique. Son époque est celle du télescope et du microscope qui offrent autant de nouvelles « visions » du monde et de la place de l’homme dans l’univers. Ce qui coûtera à Campanella vingt-sept années de prison après son procès pour hérésie et insubordination à l’égard de l’occupant espagnol, en 1599.

Comme son prédécesseur anglais, Campanella est témoin, en 1591, d’une crise économique qui le conduit à s’interroger sur l’organisation de la société. Pourquoi donc dans la Naples de l’époque, qui pratique abondamment l’esclavage, seuls 50 000 habitants sur 300 000 travaillent ? N’est-ce pas irrationnel et injuste ? Comme Thomas More, comme les Réformés, comme tous les critiques d’un catholicisme romain vautré dans le luxe, Campanella divise la société en deux classes : celle des oisifs, représentés par le clergé et les occupants espagnols, et celle des travailleurs, accablés d’impôts iniques.
La même année (1591), Campanella visite un grand élevage de chevaux dans les Pouilles et s’émerveille de leur sélection scientifique. Le bétail est robuste et productif. Cette visite lui donne d’autres idées pour bâtir sa « Cité idéale ». Mais à la différence de celle de More, cette utopie n’est pas vouée à rester sur le papier, c’est une prophétie. Sa Cité du Soleil doit se réaliser une fois expulsés les Espagnols et les papistes.

Campanella rédige, en 1602 depuis sa prison, la Cité du Soleil, qui ne sera publiée qu’en 1623. D’aucuns prétendent que le Roi de France lui serait redevable de son « soleil »... La « Cité idéale » de Campanella est bâtie sur une île de l’Océan indien découverte par un navigateur génois qui nous en fait la description. La Cité solarienne suit un plan concentrique divisé en six quartiers. Chaque quartier est délimité par un mur gravé d’une encyclopédie générale. Comme en Utopie, la Cité du Soleil est scientifiquement égalitaire. Elle est organisée et dirigée par un monarque-philosophe omniscient, dénommé « Soleil », secondé par un triumvirat de prêtres-savants. Ils sont chargés de faire adopter la nouvelle religion rationnelle. Le premier, « Pon » (Pouvoir), est spécialiste de la guerre. Le second, « Sin » (Savoir), orchestre les sciences et les techniques. Le dernier, « Mor » (Amour), dirige les questions de médecine et de reproduction. Une armée de prêtres-astrologues font appliquer les décisions dans les domaines agricole, économique et reproductif. La famille n’existe plus, les unions et la reproduction sont planifiées par le Comité ad hoc, selon les qualités génétiques des reproducteurs : « Ainsi les habitants de cette heureuse cité se moquent-ils de nous, qui donnons tous nos soins à l’amélioration de la race des chiens et des chevaux, et qui négligeons celle de notre espèce », ironise l’auteur. Campanella est un précurseur de l’eugénisme.

JPEG - 80.9 ko

Puis vint le socialisme utopique

L’utopie, en tant que projection imaginaire, retrouvera vigueur chez les premiers socialistes des décennies 1830-1840. L’Europe connaît alors son « décollage » industriel : mécanisation des usines, exode rural et concentration de la main-d’œuvre dans des quartiers ouvriers, déploiement des chemins de fer. Les conséquences sont funestes pour les travailleurs, réduits au salariat, enfants y compris : ils vivent dans des taudis de misère, assommés par un travail mécanique abrutissant.
L’Écossais Robert Owen (1771-1858), industriel du coton, propose d’installer les ouvriers dans des communautés coopératives de 2 000 habitants, et les « owenistes » s’en vont expérimenter des communautés idéales en Amérique, dont la plus célèbre, New Harmony, fondée dans l’Indiana. Inspirés des monastères, les phalanstères de Fourier (1772-1837), comme le familistère de Godin à Guise dans l’Aisne, sont autant de projets communautaires d’industriels-philanthropes.
Les adeptes de Saint-Simon (1760-1825) entendent quant à eux atteindre le socialisme, conçu comme l’association mondiale des producteurs, d’une part en substituant le « gouvernement des hommes » par « l’administration des choses » - celle-ci étant laissée aux soins des industriels et des savants -, d’autre part en couvrant la monde de réseaux de communication et d’échanges, réconciliant ainsi les classes sociales dans une sorte de « village global » que ne répudieraient ni les cybernéticiens des années 1950 ni les promoteurs actuels de la smart planet. Les saint-simoniens confondent « communisme » et « communication », la seconde accouchant du premier. Ils sont à l’origine des grands réseaux ferrés français, du canal de Suez et de celui de Panama, du réseau télégraphique, et des grandes banques de prêt. L’argent, les connaissances et les marchandises doivent circuler dans la société comme le sang dans le corps humain.

Le cas d’Étienne Cabet (1788-1856) est intéressant. Surnommé le « Père Cabet », il est l’auteur en 1840 d’un Voyage en Icarie. C’est peut-être le premier en France à se déclarer « communiste ». Dans sa « Cité idéale » d’Icarie, la quantité et la qualité des produits de consommation sont planifiées et uniformisées par les comités spécialisés. Idem pour les maisons, les rues, les villes et les jardins. Il n’existe en Icarie ni café ni hôtel particulier, uniquement des bâtiments collectifs. La journée des Icariens, répartie entre tâches ménagères et travail, est dûment minutée : tout le monde suit le même emploi du temps, se lève et se couche à la même heure. « Le rôle de l’agriculteur est celui de ’’directeur intelligent et ordonnateur éclairé’’, nous résume une historienne. Pas un pouce de terrain perdu, pas une ronce, une herbe ou une pierre ; les clôtures et les haies ont été supprimées, les seuls arbres plantés sont fruitiers ou fournissent de la matière première. Ainsi, quarante ans de culture rationnelle et de recherche scientifique ont permis l’amélioration des produits agricoles ’’en volume et en bonté’’, témoignant, au regard de l’étranger, du travail parfait de l’homme qui a triomphé à la fois de la nature et de ses instincts individualistes [1] . » Un socialisme scientifique et productiviste primitif !
Face à la propagande et à la répression anticommunistes, Cabet appelle en 1847 ses disciples à implanter des colonies icariennes en Amérique. Cabet et 5 000 « Icariens » de France, d’Espagne et d’Allemagne s’en vont expérimenter le modèle. La première colonie est ravagée par la fièvre paludique, au Texas l’année suivante. La seconde, dans l’Illinois, s’effondre sous le joug des règles morales, tatillonnes et tyranniques de l’utopiste Cabet. Voilà sans doute le destin, tragique, de ces projets de socialisme abstrait.

Marx et Engels reconnaîtront dans ces expériences utopiques « l’enfance du mouvement ouvrier » (Manifeste du parti communiste, 1848). Mais ils en dénonceront dans le même mouvement l’« ascétisme universel et [l’]égalitarisme grossier », l’« organisation de la société fabriquée de toutes pièces », et leur tentation naïve de « concilier les antagonismes » de classe – irréconciliables selon eux. Ils moquent leurs recettes toutes faites, sorties du cerveau d’un seul homme plutôt que de la classe ouvrière, et toutes également promises au fiasco.
Le XIX° siècle est prolifique en remèdes à l’industrialisation et à l’explosion urbaine. Anarchistes, marxistes, saint-simoniens, hygiénistes, sociologues, économistes s’opposent sur les moyens de « résoudre » la « question sociale ». Au XX° siècle, Le Corbusier reprendra le flambeau de ces villes rationnelles sorties du cerveau de l’urbaniste en réponse à l’afflux d’ouvriers dans les villes industrielles. Sa solution sera faite de « machines à habiter » pour humains standardisés.

Mais le mouvement littéraire utopiste se heurte au début du siècle aux expériences totalitaires soviétique et nazie, et au mouvement plus général de déshumanisation par la technologie. Les recettes d’un bonheur collectiviste, dans lequel c’est à l’individu de se plier à la machinerie sociale – et non l’inverse –, donnent naissance aux dystopies. Le Russe Eugène Zamiatine inaugure précocement le mouvement en 1920 avec Nous autres, un roman d’anticipation dans lequel le Bienfaiteur de l’État Unique règle l’Harmonie mathématique de ses administrés. Le roman est interdit en Russie. En 1932, Aldous Huxley installe Le Meilleur des mondes au milieu des couveuses du Centre d’incubation et de conditionnement de Londres, jusqu’à ce qu’un homme sauvage, non sélectionné, échappe aux crocs de l’État mondial. Enfin, s’il ne fallait en citer qu’un, George Orwell s’inspire en 1948 des deux romans précédents pour rédiger 1984, le plus célèbre roman du genre.

JPEG - 152.2 ko

L’utopie écologiste

Pourquoi donc ce retour de l’« Utopie » et des « Cités idéales » aujourd’hui ? A lire les documents de communication de Lille3000, c’est moins pour résoudre la « question sociale » que la « question écologique ». Sur une Terre polluée et des sols stérilisés, Lille3000 propose une « relation nouvelle entre le vivant et la nature, à mi-chemin entre utopie et enjeux écologiques. » Un vœu tout-à-fait conforme à celui de ses financeurs – publics et privés : la ville intelligente, smart, connectée, surveillée. La Ville de Lille ne vient-elle pas d’inaugurer son Centre de supervision urbaine, son centre de contrôle vidéo et informatique en charge de fluidifier les déplacements ? La Métropole ne met-elle pas tous ses espoirs « utopiques » dans les pôles de compétitivité Eurasanté et Euratechnologies, avec leurs projets d’identification numérique, de e-commerce, de ville connectée, d’agriculture automatisée ? Plus généralement, dans une smart city, sur une cité flottante et high tech, dans des exploitations agricoles et des élevages automatisés, les humains et les animaux ne sont-ils pas traçabilisés, les cultures hors-sol, les produits et les animaux génétiquement sélectionnés, l’environnement connecté et vidéo-surveillé ? A Covid City, les citoyens ne sont-ils pas scannés et identifiés à l’entrée des lieux de sociabilité ? « Ni repaires cachés, ni assemblées secrètes » : tel est le secret d’une société écologiquement administrée.

Devant le chaos capitaliste inauguré au XVI° siècle, l’utopie représentait l’enfance de la technocratie : une société bien ordonnée, administrée par la science, organisée par l’État omniscient. Les utopistes de Lille3000 ne retiendront sans doute pas de leurs prédécesseurs l’abolition de la propriété privée ; ils en conservent, certes confusément, l’imaginaire d’une organisation rationnelle du « vivant », et le salut par la technologie. Voilà pourquoi il n’est pas surprenant qu’une ville comme Lille puisse s’inspirer des Cités idéales, qu’on lui abandonne volontiers. Car si le temps de Thomas More n’est plus, la renaissance des Diggers, quant à elle, n’est en rien utopique.

Illustrations :
La Tour de Babel, par Pieter Brueghel l’ancien, ca 1563.
Les fumées (de Charleroi), Pierre Paulus, ca 1930.
Le Cube (série : Géométrie appliquée à l’espace social), Modeste Richard, ca 2020.

Notes

[1« Utopie et communisme. Étienne Cabet : de la théorie à la pratique », Dilas-Rocherieux Yolène, Revue française de science politique, 1991.